La maladie, un marché juteux

Publié le par Entraide Fibromyalgie Ouest

Publié le 07-11-11 

Arte diffuse le 8 novembre le documentaire "Maladies à vendre". Il révèle comment l'industrie pharmaceutique fabrique des pathologies, à grand renfort de marketing. Par Anne Crignon.

Pilulier (Jaubert / Sipa)Pilulier (Jaubert / Sipa)

Le médicament est un allié précieux pour tous. Personne ne remet cela en cause. Reste cette vérité interdite, incompatible avec le vernis philanthropique des laboratoires : l’industrie pharmaceutique déploie sa toute-puissance marketing pour mettre sous traitement les bien portants.

Elle conditionne en ce sens, et sans relâche, le médecin et son patient. Le premier pour qu’il prescrive, prescrive encore et toujours plus. Le second pour qu’il prenne à vie un traitement, dans l’ignorance que les lobbys ont peu à peu modifié les normes de certaines valeurs biologiques – cholestérol, tension artérielle ou glycémie – afin d’augmenter le nombre de "malades".

L'arnaque rapporte des milliards

Les effets secondaires peuvent être dramatiques. Mais qu’importe, l’arnaque – planétaire – rapporte des milliards. Telle est la démonstration de Mikkel Borch-Jacobsen, philosophe enseignant à l’université de Washington et historien de la psychiatrie, dans "Maladies à vendre", écrit et réalisé avec Anne Georget bien avant que n’éclate l’affaire Servier. "On lance de nouvelles maladies comme on lance une marque de jean", disait-il déjà en avril 2009 à nos confrères de "Books" dans un numéro de référence impeccable sur les basses œuvres de l’industrie pharmaceutique.

Dans ce documentaire passent les grandes figures de la contre-propagande. Edward Shorter, historien de la médecine à Toronto, Kalman Applbaum, anthropologue du marketing à l’université du Wisconsin, qui décrypte les différentes séquences de vente d’une maladie et raconte comment l’industrie a littéralement promu le concept de dépression au Japon où il était inconnu. Et, bien sûr, l’admirable David Healy, psychiatre et professeur à l’université de Cardiff (pays de Galles), qui a payé d’un ralentissement de carrière sidéral le fait d’avoir été parmi l’un des premiers pharmaco-sceptiques déclarés.

Le Prozac recyclé pour les règles douloureuses

David Healy annonce que l’ère des antidépresseurs touche à sa fin pour la simple raison que les brevets arrivent à expiration. La mode est alors au concept ô combien flou de "trouble bipolaire", ce qui permet de recycler les dépressifs tout en ciblant un public toujours plus vaste. La maladie est lancée, les "bipolaires" sont parmi nous et les vieilles molécules de la dépression, habilement recyclées : le laboratoire Eli Lilly a fait breveter l’une d’elle sous le nom de Cymbalta pour soigner la fibromyalgie, caractérisée par de fortes douleurs chroniques d’origine inconnue.

Aux Etats-Unis toujours, grâce au "syndrome dysphorique prémenstruel" (le mal de ventre et l’irritabilité qui accompagnent les règles), le Prozac poursuit sous un autre nom et une autre couleur sa carrière commerciale. Et il est vendu deux fois plus cher. "Diaboliquement malin", selon Philippe Even, ancien doyen de l’hôpital Necker convoqué dans ce film au titre de figure française de la contestation, avec Bruno Toussaint, directeur de la revue "Prescrire".

Tous deux décrivent depuis des années la façon dont l’industrie médicalise l’existence à des fins mercantiles : Big Pharma is watching you. Aux Etats-Unis, à l’heure du dîner, le sénateur Bob Dole, ancien candidat à la présidence, alerte sur la "dysfonction érectile" et invite les hommes à en parler à leur médecin. La "dysfonction sexuelle féminine" a son traitement elle aussi. Le refroidissement des désirs entre mari et femme, une maladie ?

Messages sanitaires mensongers

L’accueil réservé à la ménopause, somme toute normale, en dit long lui aussi sur l’amplitude du désastre. Comme le racontait, en 2005, Jörg Blech, journaliste scientifique au "Spiegel", dans son livre d'enquête "les Inventeurs de maladies" (Actes Sud), les fabricants sont parvenus à ancrer dans les esprits que l’ostéoporose (dont la définition ne cesse de s’étendre avec l’ostéopénie ) est une fatalité. Message sanitaire mensonger, conçu pour faire peur. Car c’est par la peur que les firmes gagnent les vastes marchés de la prévention et ses milliards de dollars et d’euros. Plus le mensonge est énorme et moins il se voit.

Depuis qu’on a abaissé la valeur de référence en matière de cholestérol, on est passé de 13 millions de patients traités à vie à 36 millions. Combien de bien portants ainsi capturés sur la base d’une étude biaisée ? John Abramson, médecin et auteur d’"Amérique sous overdose", raconte comment l’industrie pharmaceutique a focalisé toute la prévention des troubles cardio-vasculaires sur l’abaissement du taux de cholestérol par les statines alors que la recherche montre que la meilleure prévention relève bien plus simplement de l’exercice physique et de l’alimentation. Et voilà pourquoi l’industrie de la santé est, de loin, au 1er rang mondial des bénéfices avec 18 % par an, contre 6 % ou 7 % pour les pétrolières.

Anne Crignon – Le Nouvel Observateur

(Article publié dans TéléObs du 5 novembre 2011)

> “Maladies à vendre”, documentaire de Mikkel Borch-Jacobsen et Anne Georget, le mardi 8 novembre à 21h50 sur Arte.

Soirée spéciale Mediator (Arte/Le Nouvel Observateur): Diffusion du documentaire "Mediator, histoire d'une dérive" (20h40), suivi d'un débat (à 21h35) entre la pneumologue Irène Frachon et le directeur de la rédaction du "Nouvel Observateur", Michel Labro.

Source: http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20111107.OBS3985/la-maladie-un-marche-juteux.html

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